L’humanité est-elle condamnée à toujours consommer plus d’énergie? Pour certains cela est une évidence.

 Dans un papier du blog « European Energy Review », Karel Bekman dans un article intitulé  » The ineffectiveness off energy efficiency » ou « De l’inefficacité de l’efficacité énergétique », introduit son papier par une sentence sans appel: « Future energy scenarios from the European Commission and the International Energy Agency are all based on the assumption that improved energy efficiency and other climate policies will lead to lower energy consumption. This is wishful thinking. Human progress has always been accompanied by higher energy use – and that will not change in the future. If the EU were really to achieve lower energy use, it could only mean one thing: that Europe would start to decline economically compared to the rest of the world. »

 Le garçon qui écrit ça est vraiment sûr de son affaire. Il ne reste plus qu’à plier les gaules et aller se saouler au bistrot. Une vraie tragédie à l’issue déjà écrite, voulue par les Dieux. Croire à l’arrêt du gaspillage de l’énergie c’est prendre des vessies pour des lanternes. C’est se mettre le doigt dans l’oeil jusqu’au coude. Circulez, y-a rien à voir! Alors l’auteur du papier va chercher les antipodistes Huber & Mills qui ont édicté en 1999, la fin du siècle précédent, que quoi que l’on fasse, l’humanité est condamnée à consommer plus d’énergie. La faute aux Play-Stations et maintenant au « cloud computing » qui consomment une énergie de plus en plus sophistiquée: l’électricité. On croit rêver!

 Et pourtant ces dernières années nous ont montré ô combien la consommation d’énergie pouvait être fugace sous l’impact d’une folle montée des prix tout d’abord puis sous les coups d’une crise financière et économique. La première décennie du XXIème siècle a sifflé le signal de la fin proche du gaspillage de l’énergie. Quel industriel aujourd’hui, quelle autorité civile ou militaire ne se pose pas aujourd’hui la question de sa consommation d’énergie? Quel concepteur de produit ou de process ne fait pas figurer l’efficacité énergétique dans la spécification de tout nouveau projet? Quel homme de Marketing va oublier ce paramètre pour essayer de mettre en avant sa nouvelle gamme de produits et la vendre plus cher?

 Pour essayer de vous remonter le moral je ne prendrai qu’un seul exemple: celui de la consommation en énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) du pays jusque là le plus gaspilleur du monde, les Etats-Unis (FIG.)

Conso-energie-USA-2002-2009

Alors que la consommation globale d’énergie aux Etats-Unis, a chuté de 6,7% entre la fin 2007 et la fin 2009, celle d’énergies fossiles carbopolluantes a reculé de 9%, revenant ainsi à des valeurs enregistrées en 1996. Ce résultat est la somme de deux effets: la baisse des consommations d’énergie et la montée en puissance des énergies renouvelables.

La question fondamentale est alors la suivante: sous l’impact de la reprise économique cette courbe va-t-elle remonter en deux à quatre ans au niveau de fin 2007 pour repartir de plus belle vers la croissance ou bien va -telle poursuivre une certaine décroissance ou bien stagner sous l’impact des énergies renouvelables et d’une bonne maîtrise des consommations. Je ne vois aucune raison objective pour que le deuxième scénario ne se réalise pas dans un climat d’énergie chère et de forte motivation des acteurs économiques, même si au XIXème et  XXème siècles c’est la première proposition qui l’aurait emporté.

Le bilan énergétique de la planète dans le courant du XXIème siècle sera la résultante de multiples facteurs antagonistes conduisant à une équation complexe.

Il est possible de noter les points clés suivants:

-l’impact des prix croissants de l’énergie et de la pression sociale vers plus de modération,

-la croissance des populations dans les pays pauvres jusqu’en 2050 mais aussi la décroissance de celles de nombreux pays riches (Japon, Europe) et leur vieillissement,

-la progression des technologies relatives à l’utilisation de l’énergie et à la génération d’électricité,

-la montée en puissance des énergies renouvelables.

 Pour analyser le problème avec plus de précision il est indispensable de dissocier l’équation entre deux grands blocs: le milliard d’habitants des pays OCDE, la plupart riches d’une part et les 6 milliards d’habitants des pays NON OCDE d’autre part. Les consommations en énergies primaires de l’un et l’autre bloc, rapportées par BP par exemple, présentent des évolutions sur dix ans totalement différentes (FIG.II).

Conso-energie-BP-OCDE-1997-2008

Alors que les pays OCDE ont vu leur consommation d’énergie stagner avec une croissance de 0,6% par an depuis dix ans (+6,7% entre 1998 et 2008), celle des pays NON OCDE affichent une croissance moyenne de cette consommation de 4,5% par an (+55% entre 1998 et 2008). Plus précisément, sur les quatre dernières années connues la variation OCDE est nulle et celle des pays NON-OCDE est de +5% par an.

Ce simple découpage montre que les pays de l’OCDE se dirigent vers une diminution de leur consommation d’énergie et plus encore de leur consommation d’énergies fossiles carbopolluantes grâce au développement lent mais continu des énergies renouvelables. Par contre les pays NON-OCDE, tirés par la CHINE dont la situation est illustrée par la comparaison du comportement des jeunes pékinois avec celui des jeunes américains des années 50, ils affichent une croissance de type mi-vingtième siècle américain. La croissance de leurs économies est donc corrélée à la croissance des consommations d’énergie.

Le message sur la corrélation entre croissance et consommation d’énergie mérite donc d’être un peu plus nuancé que celui élaboré à la hache par Karel Bekman. Pour les pays OCDE nous entrons dans un XXIème siècle où consommation d’énergie et croissance économique seront découplées. Il n’est pas vrai que SEULE une décroissance de l’Europe entraînera une baisse des consommations d’énergies. Bien d’autres paramètres s’en chargeront. Par contre pour les pays NON-OCDE dont le retard de développement avec celui des USA peut être évalué entre 50 et 100 ans selon les régions, ce sont effectivement les bonnes lois du XXème siècle qui seront en vigueur. Le monde est entré depuis 2005 dans une phase de transition énergétique dans laquelle les lois du siècle passé seront de moins en moins adaptées. Durant cette période de plus en plus de pays assisteront à un découplage entre consommation d’énergie et bonne santé économique. Un des premiers sur la liste devrait être le Japon.

LIRE le papier de Karel Bekman.

Le 25 Avril 2010

 

Commentaires

13 réponses à “L’humanité est-elle condamnée à toujours consommer plus d’énergie? Pour certains cela est une évidence.”

  1. Avatar de Dr. Goulu

    De plus, il arrive qu’une augmentation de l’efficacité énergétique d’un produit ou service entraine une baisse de son prix, ce qui le rend plus abordable et induit donc une augmentation globale de la consommation d’énergie. C’est le postulat de Khazzoom-Brookes ( http://fr.wikipedia.org/wiki/Postulat_de_Khazzoom-Brookes ) qui s’applique très bien à l’aviation et à d’autres domaines,

  2. Avatar de Christian
    Christian

    C’est bien pour cela que la fiscalité doit anticiper cette tendance, en augmentant le prix apparent.
    Je note juste, pour soutenir Raymond, que les principales raisons d’amélioration de la condition Humaine sont de coût énergétique faible :
    – éducation.
    – vaccination.
    – antibiotiques.

  3. Avatar de Pascal
    Pascal

    Bonjour,
    Si je vous suis sur le fait que l’OCDE va sans doute voir sa consommation d’énergies fossiles diminuer, je suis plus dubitatif sur une baisse de sa consommation énergétique globale (qui en plus des énergies fossiles inclut les énergies renouvelables et le nucléaire).
    En face de tous les progrès que nous voyons (véhicules moins énergivores par exemple) on voit la multiplication d’appareils électriques. Par exemple les panneaux de la SNCF au début des quais dans les gares parisiennes étaient jusqu’à il n’y a pas si longtemps des panneaux noirs mécaniques (ils ne consommaient donc de l’énergie que lorsque les informations changeaient), aujourd’hui ce sont des écrans allumés toute la journée. Autre exemple: plusieurs magasins ont abandonné portes et affiches papier pour des « rideaux de chaleur » en hivers (flux continu vertical de chaleur) et des écrans publicitaires.
    Certes, il est difficile de mesurer tous ces impacts.

  4. Avatar de yanel
    yanel

    Perso je pense que nous pouvons aller vers une « décroissance énergétique ».
    Plus de bonnes idées, plus d’innovation, plus de bonne volonté.
    Les appareils sont certes plus nombreux mais leur consommation est de plus en plus réduites.
    Pareil pour les voitures qui consomment de moins en moins.
    En ce qui concerne l’habitat, il reste un grand utilisateur d’énergie.
    Et si les bonnes idées pour le rendre plus économe fussent, des concepts originaux voient le jour comme celui de la maison passive en carton ! http://www.be-green.com/fr/news/eco/innovation-la-maison-passive-se-decline-en-version-carton-_19/
    De plus le secteur des énergies renouvelables n’en est qu’à ces balbutiement. Il y a fort à parier que d’ici peu les bonnes idées, la créativité et l’innovation se mêleront pour concevoir de nouveaux concept, système, …encore beaucoup plus performants.
    Optimiste?
    Oui je le veut!

  5. Avatar de ray
    ray

    Merci Docteur pour cette version plus moderne du paradoxe de Jevons. Les postulats jouissent d’un avantage scandaleux, c’est qu’ils n’ont pas besoin d’être démontrés…mais c’est ce qui fait aussi leurs faiblesses. Je suis totalement convaincu que ces théories du rebond reposent sur l’existence d’une ressource énergétique abondante et pas chère couplée à une croissance du marché accessible. Cela limite bien sûr leur pérennité. Elles vont devoir être mises peu à peu au rancard avec des marchés de plus en plus proches de leur saturation naturelle (vous ne pouvez conduire qu’une seule voiture à la fois et si votre condition physique le permet) et un prix de l’énergie qui dissuadera les plus sobres. Nous accédons aux limites du gaspillage énergétique et ces limites vont être de plus en plus contraignantes sous le double impact de la prise de conscience écologique et des tarifs de l’énergie. En Europe, aux Etats-Unis, au Japon des raffineries ferment et vont fermer…c’est un signe qui vaut bien des postulats!

  6. Avatar de anonymous56
    anonymous56

    @ Raymond
    Une nouvelle qui pourrait t’intéresser :
    Une partie des déchets de la centrale de Brennilis sera traitée à Bugey (Ain)
    http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Une-partie-des-dechets-de-la-centrale-de-Brennilis-sera-traitee-a-Bugey-Ain-_39382-1345862_actu.Htm

  7. Avatar de ray
    ray

    Merci a56 pour cette info. Mais je n’éprouve personnellement aucune phobie envers les rayonnements ionisants si les matières qui les émettent sont stockées de façon correcte. Je ne doute pas que ce sera le cas dans cet exemple.

  8. Avatar de anonymous56
    anonymous56

    @ Raymond
    > les matières qui les émettent sont stockées de façon correcte
    En allemagne,çà pourrait tourner à la catastrophe si les mesures adéquates ne sont pas prises :
    Le stockage des déchets radioactifs en Allemagne en sous sol, vire au désastre
    http://www.youtube.com/watch?v=De_pc6f-AVI&feature=youtube_gdata
    http://www.la-croix.com/Le-stockage-des-dechets-radioactifs-en-allemagne-vire-au-des/article/2413716/4079

  9. Avatar de ray
    ray

    Je pense que les technologues Allemands possèdent toutes les compétences pour résoudre ces problèmes de stockage…à condition que les Verts leur lache un peu les baskets. N’y a-t-il pas un peu d’enflure dans ce type d’info.

  10. Avatar de Berthier
    Berthier

    La croissance énergétique faible des pays de l’OCDE pendant cette période ne doit pas faire oublier qu’ils ont délocalisé une partie de leur production industrielle dans les pays hors OCDE.
    La constatation de Ayres comme quoi 1% de croissance économique nécessite en gros 0,5% de croissance énergétique semble vérifiée.

  11. Avatar de ray
    ray

    Berthier, il est exact que la mondialisation a entraîné des transferts de dépenses énergétiques mais si l’on veut extrapoler sans trop commettre d’erreurs ce que seront ces dépenses dans les années à venir par pays il faut intéger cette nouvelle donne et raisonner par lieux de consommation directe d’énergie. La réalisation de consolidations n’apporte que bien peu d’informations pertinentes.
    Donc préparez-vous à intégrer une nouvelle « constatation » qui affirmera qu’il existe un MUR au gaspillage énergétique par famille, basée sur le fait qu’un groupe d’individus cohabitant ne peut faire fonctionner qu’un nombre limité de machines à la fois pour se déplacer, communiquer, se distraire, réguler la température du lieu où il réside, s’éclairer ou bronzer, se substanter (ou sustenter) ou se soigner. C’est une analyse fonctionnelle qui doit conduire à la compréhension et à la détermination du bilan global. Si chacune des fonctions est satisfaite par une consommation énergétique franchement moindre, obligatoirement le bilan global énergétique d’une nation évoluée, vieillissante et comportant un grand nombre de foyers de très faibles tailles ira en décroissant. Ce n’était pas le cas au XXème siècle où une large part des populations n’avait pas accès à la technologie et au confort, où la taille des foyers s’est fortement réduite sous l’impact de la famille nucléaire, monoparentale ou plus ou moins recomposée. Ce mur au gaspillage sera d’autant plus vite atteint dans le temps que les prix de l’énergie seront élevés et qu’ils sponsoriseront une offre agressive énergétiquement économe.
    Alors la constatation de Ayres ne vaudra plus un clou.
    La consommation d’énergie pour les nations les plus avancées ira en décroissant…parce que la pression sociale voudra qu’il en soit ainsi. Les hominidés suivent les indications du Groupe. Si le Groupe indique qu’il faut arrêter de jeter l’énergie par les fenêtres…alors le grand singe suivra la consigne. Même les Américains éteindront la lumière en quittant une pièce… incroyable, un automatisme s’en chargera.

  12. Avatar de Berthier
    Berthier

    Raymond, vous indiquez que « qu’il existe un MUR au gaspillage énergétique par famille, basée sur le fait qu’un groupe d’individus cohabitant ne peut faire fonctionner qu’un nombre limité de machines à la fois  »
    donc que la consommation serait limitée par embouteillage dans le foyer et en même temps vous vous contredisez car vous évoquez la multiplication des familles nucléaires..qui elles ne connaissent pas d’embouteillage.
    (Sans oublier qu’une famille nucléaire perd les économie d’échelle sur la consommation d’énergie.)
    De plus vous devriez faire la constatation expérimentale que le nombre de postes de TV est parfois démultiplié dans le MÊME foyer, que la voiture des couples vieillissant peut très bien devenir la troisième voiture d’un foyer comportant un étudiant , que l’envie de voyager peut faire exploser les consommations : le trafic voyageur n’ayant structurellement cessé de croître..
    Le mur sera celui du pouvoir d’achat et des limitations physiques en matières premières.
    Les américains peuvent devenir aussi sobres que nous, mais chez nous malgré les appels à nous modérer, notre consommation d’énergie, elle n’a fait que croître surtout en électricité (même hors usages thermiques)

  13. Avatar de ray
    ray

    Non, Berthier, je dis simplement que le nombre de familles au sein des pays les plus riches va se stabiliser à 1,x membre par famille. Choisissez x!
    Dans ce cas le nombre de télés, d’ordinateurs, de phones et autres i-pads devraient arriver eux aussi au maximum à 1,x par foyer moyen. Quand aux voyages il faudra bien que le 5% de croissance par an (doublement tous les 14 ans) se calme un jour…à moins que tout le monde soit éternellement en vacances…ce qui est l’objectif de certains syndicats qui n’auront plus alors d’adhérents.
    Pour les étudiants, ils ont déjà dès 16 ans leur 4X4 aux US pour aller au Lycée, ils n’ont pas besoin de la vieille guimbarde de pépé.
    Le mur du gaspillage est très proche dans les pays les plus avancés. Mais je comprends que pour certains ce concept soit difficile à imaginer. Toutes les courbes prospectives aux USA montrent des consommations croissantes d’énergie alors qu’elles sont au mieux stables quand il fait froid et décroissantes quand le temps est doux. Les USA sont pour l’instant au niveau de consommation énergétique de 1997. Il leur faudra 20 ans ou plus pour revenir au niveau de 2007.

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